L’enfant perdu

Le soleil occupe le ciel depuis plusieurs heures déjà lorsque Nino se décide enfin à sortir de son lit. Il commence par bâiller de toutes ses forces, comme pour expulser toute la fatigue qui sommeille encore en lui. Puis ses yeux mi-clos se focalisent lentement sur son paysage matinal favori : les rayons de lumière qui se faufilent à travers les interstices de ses volets. Ils créent sur la couette des formes amusantes que Nino adore regarder. Il sourit. Comme un rituel quotidien, ces petits morceaux de jour dansent pour lui souhaiter une bonne journée.

Et, même si Nino le pense chaque matin, aujourd’hui allait en être une belle, de journée.

Il traverse différentes pièces de sa grande maison pour finalement arriver dans la cuisine. La vieille horloge en bois accrochée au mur n’indique plus l’heure depuis des années, mais Nino sait qu’il avait raté le moment du petit-déjeuner. De toute façon, ce qu’il veut, c’était aller danser avec la lumière. Il regarde la porte qui mène vers la sortie et frappe dans ses mains avec exaltation.

La porte est ouverte, comme la majorité du temps. Ses parents partent travailler tôt le matin et laissent toujours à Nino la possibilité d’aller voir l’extérieur. Ils savent que leur enfant supporte mal les lieux clos et que les villageois sauraient veiller sur lui. C’est en courant pieds et torse nus qu’il se dirige vers l’éblouissant monde qu’il aime tant.

Sa première impression est l’herbe tiède qui lui caresse les orteils. Il pourrait en pleurer, mais il préfère s’exprimer dans un bruyant éclat de rire qui résonne dans toute la rue. La douceur de la pelouse est une de ses sensations préférées. Elle lui donne la chair de poule. Il ébouriffe ses cheveux blonds avec gaieté et s’allonge dans l’herbe, un grand sourire aux lèvres.

— Mais, c’est le petit Nino !

Un vieux monsieur à l’allure pittoresque vient de surgir dans l’allée qui mène à la maison. Il est plutôt petit et a un drôle de haut-de-forme sur la tête qui est presque aussi grand que lui. Nino se redresse. Il est fasciné par le chapeau dont les couleurs changent au soleil. Ses doigts s’agitent avec l’excitation. Il a terriblement envie de toucher l’objet, de sentir toutes ces teintes sur sa peau. Mais ses parents lui ont appris qu’il est impoli de demander à toucher les affaires des autres. Nino serre alors fort ses poings remplis de doigts tremblants. Le vieux monsieur fronce les sourcils d’un air amusé.

— Tu veux quelque chose, petit ? demande-t-il en se baissant légèrement à la hauteur du garçon.

Nino se mord la lèvre inférieure et hoche rapidement la tête. Son visage devient progressivement tout rose – il est tellement crispé qu’il en oublie de respirer. Toutes ces sensations, ces émotions, le submergent : l’envie de toucher les couleurs du chapeau, le soleil qui brille dans le ciel et lui brûle les yeux, l’herbe sous ses pieds… Il voudrait tout faire exploser, et tout faire sortir en un cri. Mais maman lui a déjà dit qu’il ne faut pas hurler dehors. Nino sent sa respiration s’accélérer et sa vision devenir floue. Voilà. Il commence à perdre le contrôle face à toutes ces stimulations. Pour se protéger, il enroule avec force ses bras autour de lui et fixe un point au sol. Au moment où le premier sanglot prévoit de faire son apparition, une grande main se pose sur son épaule.

— J’ai bien vu comme tu regardais mon chapeau, petit, lui confie doucement le vieux monsieur. Tu sais, à mon âge, on se moque bien de posséder des choses.

Il tend son énorme haut-de-forme à l’enfant qui s’empresse de le serrer contre son torse. Après quelques secondes, Nino voit le monde autour de lui devenir net à nouveau. Les halos du soleil viennent enrober son cœur d’une chaleur réconfortante. Son corps se détend progressivement. Il veut remercier le vieux monsieur mais, même si Nino comprend le langage, il ne sait pas l’utiliser. Alors, comme à son habitude, il laisse son corps s’exprimer spontanément. Et éclate de rire. Sa joie se déverse dans la bouche du vieil homme sans chapeau qui, à son tour, s’esclaffe bruyamment. Leurs rires à l’unisson créent une mélodie qui donne l’impression que le soleil brille encore plus fort. Nino lève la tête. Il voit une dizaine d’oiseaux danser en cercle au milieu du ciel.

Après tout, il l’a annoncé. C’est une belle journée.

Nino avance dans le village sans lâcher l’énorme chapeau. Il s’arrête régulièrement de marcher afin de s’asseoir pour l’observer. Lorsque le haut-de-forme est en plein soleil, il passe du bleu au rose. Puis du vert à l’orange. Parfois, le vent qui fait trembler les feuilles des arbres donne de nouvelles teintes à l’objet. Comme un kaléidoscope, le chapeau clignote, brille, chante. Nino se souvient qu’il a un jouet de ce type à la maison. Une sorte de boule qui change d’apparence quand il la fait rouler. Mais ce chapeau est encore plus amusant. Qu’est-ce qu’il a hâte de le montrer à ses parents !

Assis dans l’herbe d’un parc, il entend une voix familière qui le sort de sa contemplation. C’est le vieux monsieur de tout à l’heure. Il est debout devant la terrasse d’un petit café où sont installés un homme très bien habillé et une dame en robe. Nino a très envie de saluer celui qui lui a offert un cadeau, mais ce dernier ne regarde pas dans sa direction. Décidé à obtenir le contact de cet homme qu’il considère comme un ami, il se lève, attrape le chapeau et se dirige vers le café.

Ce n’est pas un trajet facile pour Nino : les rues sont vieilles et les graviers lui piquent les pieds. Puisqu’il ne supporte pas les chaussures, il se débrouille pour ne marcher que dans l’herbe et sur des sols doux. Il a trouvé le trajet idéal pour aller de chez lui jusqu’au parc et le répète tous les jours. Nino aime bien ce chemin. Il le connaît par cœur et le chemin aussi connaît bien Nino. Habituellement il ne s’aventure jamais plus loin, mais le vieux monsieur est si drôle et si gentil qu’il a très envie de le revoir.

Arrivé près de la terrasse, il se cache d’abord derrière un poteau afin d’observer ce qu’il se passe autour de lui. Le vieil homme s’est assis en face de la dame et sirote un jus d’orange à la paille. La troisième personne – celui avec les beaux vêtements – parle beaucoup et très vite. Nino ne comprend pas tout ce qu’il dit, mais les deux autres adultes semblent intéressés par son discours. Ils rient, crient ou tapent parfois d’indignement sur la table. L’homme a une épaisse chevelure noire bouclée sur la tête qui donne à Nino une forte envie de mettre ses doigts dedans. Mais le besoin d’aller voir le vieux monsieur est plus fort que le reste. Il s’avance timidement jusqu’à être dans son angle de vue.

— Encore toi ? s’amuse le vieil homme en voyant le garçon.

— Quel étrange petit, quand même ! Il passe ses journées à vagabonder dans le parc pieds nus, observe la dame avec surprise.

— On m’a dit que c’était un enfant un peu « spécial », un peu… « perdu », vous voyez ? chuchote l’homme bien habillé en amenant sa main à sa bouche pour essayer d’être discret.

Nino a l’habitude d’entendre les adultes parler de lui, mais il n’y prête aucune attention. La vie est si belle à travers ses yeux qu’aucune grande personne ne peut la ternir. Il se tourne vers le groupe et leur sourit.

— Non, répond le vieux monsieur en rendant son sourire à Nino, il n’est pas perdu. Au contraire, je crois qu’il s’est trouvé. Et qu’il vit ses rêves.

Nino s’esclaffe et brandit le grand chapeau avec fierté. Puis il court en direction du parc, où l’herbe ne fait pas mal aux pieds.



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